

Il n'y aura pas de troisième image, comme prévu, la technique s'y oppose, et moi, j'abandonne.
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Orly. Les yeux encore gonflés de nuit, nous
enregistrons les bagages. Tout est lent, c’est l’hiver, l’avion décollera en retard…
Berlin, bagages, achat de pass week-end pour circuler facilement. L’auberge de jeunesse ; ceux qui parlent allemand peuvent éprouver leurs souvenirs d’école. Une fois installés, il est 14 h, petite fatigue, grosse faim, seul le turque accepte de nourrir nos onze bouches. Pas le moment d’avoir des exigences, la berliner Wurst ça sera pour plus tard. Une fois repu, le groupe de photographes s’ébranle vers le centre, mais le centre, c’est où ? Plans, cartes, métro, nous voilà hilares, en basket livrant notre premier assaut touristique, les appareils photo à l’air. Avant de découvrir les mystères de la capitale, nous allons essayer de débusquer les monuments et les lieux de tourisme ordinaire.
Métro, on descend à la station Alexander platz, on déambule jusqu'à la porte de Brandebourg. Une manif, un concert pop se préparent. « Rammstsein » c’est leur nom, bon, faut aimer ; du rock qui fait du bruit, un peu lourd ; le chanteur : un beau type, c’est sûr, ça fait rêver les filles les beaux rockeurs. On écoute, on prend des photos, un danseur à chaussures jaunes et rythmées oublie la rue. Pas trop fans, on continue. Des soldats d’opérette, uniforme soviétique, américain, vert allemand de l’est, un truc pour touristes en appareil photo, tu payes ; c’est beau, la mémoire !
Allez, pas de manière, on continue, on arrive au mémorial juif, sans émotion, on monte sur les stèles, on rit, d’autres jouent à cache-cache, on rit, on photographie et c’est mieux. La nuit tombe, nous voilà livrés au noir et aux lumières city des boutiques, des phares, des gloires illuminées. Quelques ombres étonnantes, c’est pas l’oncle Adolf, c’est pas Marlène Dietrich, juste un ours, un Knut, un ours de cinéma à reflets d’or. Photos à gauche, photos à droite, on arpente, on se trompe, on rebrousse chemin, on est morts. On va dîner, on rentre se coucher, va falloir être en forme pour affronter la journée de demain, rendez-vous 8 heures pour le petit déj.
Tiens, il manque quelqu’un ! Elle ne doit pas être réveillée. On monte la chercher, tour de la chambre, K n’est pas là ; probablement sous la douche, non, personne aux douches, elle a dû descendre avec l’ascenseur, on a dû se croiser… en bas : elle n’y est pas non plus. On fouille l’auberge, rien, personne ne l’a vue. Pas de téléphone portable, K est résistante à cet objet, alors, on part à sa recherche : elle aura eu une insomnie et sera allée se balader. Et puis K est indépendante, elle avait tellement envie de profiter des soixante-douze heures volées à sa petite famille. Nous décidons de nous orienter vers les lieux touristiques que nous avions sélectionnés, c’est forcément là que nous la retrouverons. On commence par le Mur, du moins les restes, de la réunification ils sont la mémoire vivante, supports d’un art d’aujourd’hui, underground monté à la surface, ils sont spontanéité de la rue, spontanéité de la revendication… Un endroit qui lui ressemble ? Non, plutôt un lieu qui lui correspond, doux et trash, palpitant, sauvage et pourtant maîtrisé… Mais, elle n’est pas là ! On commence à s’interroger, cependant on la connaît, K, elle aime se sentir libre, et puis elle avait tellement besoin de légèreté en arrivant ; on se rassure et on poursuit comme nous avions décidé. Quelques gouttes de pluie, il est déjà tard, nous allons manger. Un curry- Wurst pour tout le monde, un petit coup de Berliner Weisse et les suppositions fusent, parmi elles, une en particulier retient mon attention : Hier, lors du concert de Rammstein, elle n’a pas quitté le beau chanteur des yeux, un instant dans la confusion de l’itinéraire, elle n’était plus là… l’escapade sagement berlinoise s’est-elle transformée en escapade amoureuse ? Pas de remarque particulière autour de cette hypothèse et nous repartons : marché aux puces, cathédrale, Checkpoint Charlie, petite bière, repos des pieds chiffonnés et hop, la nuit à nouveau. Toujours pas de K, pas une trace, pas un signe. La tension monte d’un cran, mais nous filons vers le Sony Center, architecture contemporaine en verre, en lumières et en reflets, joies des photographes et si jamais elle nous attendait là ?
Non, K n’est toujours pas là. Nous décidons malgré la fatigue de nous rendre au Tacheles. Dernière chance de la journée pour tenter de retrouver la fugueuse, enfin c’est ce que nous voulons croire - au squat d’artistes. On s’y perd, on s’y trouve, on s’y perd encore, on s’y retrouve ; l’art, la poésie ont cette faculté d’égarement, de cheminement, de perte et de découverte. Elle aimerait tellement que la vie frémisse chaque jour de ces bonheurs-là… Là-bas derrière une tôle sculptée, je reconnais le chanteur, celui qui plaît aux filles. Une fille près de lui, leurs épaules se touchent, il lui parle à l’oreille, elle rit, c’est elle, son rire traverse le brouhaha des visiteurs. Elle se retourne, nous voit, sourit : elle est heureuse. Encore un instant, elle s’appuie sur le bras du beau chanteur, lui chuchote un dernier regard, quelques mots, nous rejoint. Elle est heureuse, nous ne demandons rien. Fin de la visite, nous allons dîner, nous l’avons bien mérité. On rentre, épuisés, pas de club techno ce soir, ce sera dodo.
Troisième jour, tout le monde est là pour le café du matin, Nikolaïviertel puis quartier Est et cimetière juif pour les uns, balade en bateau sur la Spree pour les autres.
Les yeux s’étonnent de la proximité de l’Histoire et de la modernité : ici, des ruines en béton armé de communisme et de rouille ; là, le libéralisme rutilant en pleine conquête des espaces et des mentalités… Musée de l’Histoire allemande, on en a besoin : une tentative de synthèse, on essaie de comprendre cette capitale, ses paradoxes, ses soubresauts, les vestiges qui respirent encore…
Demain, c’est notre dernier jour. Nous terminerons la balade allemande par une flânerie, c’est bientôt Noël… Nous sommes tous là, K aussi, heureux de notre première rencontre avec Berlin. Dans l’air libre, son sourire est le plus beau.
Gabriel était furieux, ce matin-là. Jamais on ne lui avait confié une mission aussi difficile et avec laquelle il était certain de se ridiculiser !
Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi le patron l’avait appelé, lui, pour la lui confier. Ça ne pouvait être qu’une mesure de rétorsion. Gabriel se creusait la tête, qu’avait–il pu faire de si répréhensible pour mériter pareille sanction ? Il ne voyait pas. Il avait été aimable avec tout le monde, même avec les clients les plus humbles, ne s’était pas emporté, avait rendu correctement la monnaie, n’avait dit de mal d’aucun de ses collègues et encore moins du boss, il était même resté après l’heure à plusieurs reprises la semaine dernière pour terminer certaines tâches qui ne pouvaient souffrir aucun retard… Non, vraiment, il ne voyait pas. La seule chose qui lui venait à l’esprit, c’était peut-être, un manque de courtoisie, l’autre jour devant la machine à café : il était dans la file, attendant son tour quand, Monsieur Théo était arrivé. Là, déjà depuis un quart d’heure, et conscient que l’attente devant cette machine stupide se répercutait sur son efficacité dans les tâches du jour, il ne s’était pas effacé devant le boss, s’était fait couler son café et avec un sourire chargé d’excuses était retourné à son bureau. Mais franchement il ne parvenait pas à croire que cette petite négligence ait entraîné une telle punition…
Bref, il se rendit au hangar, décrocha son surf et l’emporta à l’atelier pour le préparer. Lors de sa dernière sortie, quelques lames avaient esquinté la planche, un polissage et une bonne couche de wax s’imposaient. La dérive avait aussi été endommagée par des hauts fonds et avec la mission qui venait de lui échoir autant en mettre une neuve « extra strong », qui lui permettrait un aller-retour sans difficulté supplémentaire.
Gabriel ne décolérait pas : comment trouver cette Marie, qui devait ressembler à tant d’autres ? Femme d’ouvrier ébéniste, menuisier ou charpentier, tiens donc, y’en a si peu des ouvriers ! Même pas sûr de la profession, le boss ! C’était encore un coup de cette feignasse de Raphaël, tout juste bon à faire de la lèche, celui-là. Il avait pourtant été chargé de l’enquête initiale, et c’est avec ces pauvres renseignements que Gabriel, devait la retrouver cette Marie puis lui annoncer la nouvelle, et quelle nouvelle ! Encore une qui allait être contente ! Annoncer des nouvelles, c’est son job, mais alors des comme ça, merci ! Il se demandait s’il n’aurait pas mieux valu pointer au chômage. Et Raphaël, vraiment non, il ne pouvait pas l’encadrer et maintenant c’est lui Gabriel qui faisait les frais de son jenfoutisme…
Aujourd’hui, tout cela lui semble lointain. Voilà maintenant deux mille trente-quatre ans que cet horrible travail lui a été confié. Avec le recul, il trouve qu’il ne s’en est pas mal tiré. Oui, tout le monde a oublié son désarroi, sa disgrâce, les circonstances et la machine à café. Plus personne ne se souvient du ridicule de la situation ; de cette histoire de naissance, de la virginité des femmes mariées ; sans compter les rires détestables dont par lui, le pauvre mari fut l’objet. Et lui, son rôle de facteur ! Il est bien à l’origine des blagues idiotes sur la ressemblance des nouveaux nés avec l’homme des fonctions postales et jaunes… Enfin, c’est du passé…
On ne se souvient plus que de ce beau gosse à boucles blondes qui dans un dérapage superbement contrôlé, était arrivé frais et rose au milieu du désert après avoir dégotté cette improbable Marie, femme d’ouvrier, élue pour mettre au monde le sauveur de l’humanité.
Ce boulot-là, lui a valu une notoriété
intemporelle et finalement, il en est content. Depuis, il a cessé toute activité d’ange ; anonymement, il vit de ses rentes et surfe toutes les plus belles vagues de la planète. Aucun
renseignement n’est disponible, sur l’état de ses féminines conquêtes.
( Aujourd'hui, mercredi 25 mars, jour de célébration de l'Annonciation. Ce texte a été écrit pour un incroyant qui n'a aucun respect pour ce pauvre Gabriel, que personnellement j'aime beaucoup)
Côme partit ce matin-là, un large sourire aux lèvres. Il avait neigé pendant la nuit et il faisait maintenant très froid. La neige crissait sous ses pas et dans la lumière neuve juste levée, elle brillait de tous ces plus beaux bleus. Côme adorait ce temps et savait qu’il allait passer une merveilleuse journée dans ce décor familier. Il était tôt et parce qu’il avait rendez-vous avec des randonneurs, le réveil l’avait sorti de la chaleur de la couette.
Elle, elle était restée au lit, dans les plis chauds d’un demi-sommeil ; bien que les bruits et les odeurs matinales lui aient caressé les sens, une douce paresse avait eu raison du réel et de la verticale rigueur.
Côme, à grandes enjambées traversa le village pour se rendre à la station, au pied des pistes, où il devait retrouver les clients de la journée. Il avait tellement neigé ! La neige poudreuse, craquante était complice de son bonheur clair! Des sensations maintes fois éprouvées mais toujours vibrantes l’envahissaient. Il aimait depuis l’enfance marcher dans cette neige neuve, y laisser les premières empreintes bleutées nimbées de blancheur matinale. L’air lui semblait plus léger et plus pur qu’à l’ordinaire, avec le froissement des cristaux ses rêves d’aventures et de pionnier s’étiraient en écho pailleté. Côme radieux, décida de ne pas suivre le chemin et entreprit de couper par la Faille du Diable. Ses pieds connaissaient depuis toujours les aspérités du terrain ; bien que ce passage fût dangereux, il était certain que son amour pour la montagne et la grande fidélité qu’il lui témoignait depuis 48 ans, lui garantissaient de ne pas se retrouver au fond d’une crevasse. Il se mit à chantonner, personne n’avait foulé ce lieu depuis des jours et les sous-couches de neige étaient aussi moelleuses et immaculées que la surface… La solitude et le calme du matin le ravissaient, il goûtait ces instants avec un délice fou, d’autant que la journée s’annonçait touristiquement relationnelle et bavarde. Hors du temps, Côme, hors de toute réalité, ne pensait à rien, il était tout entier happé par l’enchantement de la sensation.
A la maison, elle dormait, le sommeil apaisé, confortablement enfoncé dans les rêves. Sa journée à elle, serait une journée de liberté, une journée sans contrainte, sans heure, sans projet précis, même pas celui de la préparation d’un repas.
Voilà maintenant plusieurs heures que Côme avait quitté les lieux et ses paupières encore lourdes commençaient tranquillement à s’ébrouer des dernières poussières de sommeil. Le téléphone sonna, aucun de ses mouvements n’évoqua une tentative de réponse ; la sonnerie s’enlisa dans la torpeur tiède du réveil ; aujourd’hui, aucune intrusion extérieure ne viendrait ternir sa bulle d’oxygène ; elle sentait confusément la puissance de cette détermination. Elle prépara un thé qu’elle choisit minutieusement, car si elle n’avait aucun projet, en revanche, rien des menus détails et des petits plaisirs ne pouvait être abandonné à une possible dissonance. Les senteurs florales de lointaines contrées commençaient à envahir ses narines, quand elle songea à aller couper la sonnerie du téléphone portable. Deux appels de Côme étaient déjà enregistrés ; la sonnerie, elle l’avait déjà rendue muette en se couchant hier soir. Elle supposa que l’appel sur l’autre téléphone venait aussi de lui et décida que le thé s’imposait avant toute autre action. Retournant à sa tasse de porcelaine, elle résolut d’appeler Côme après avoir suffisamment profité de l’harmonieux intervalle situé entre sommeil et mise en mouvement. Elle laissa aller ses pensées vers Côme, sa vie avec lui, se remémora leur rencontre quelques années plus tôt : son désespoir d’alors, sa gentillesse rude à lui, puis les sentiments finalement. Elle n’était pas retournée à sa vie citadine, il avait quitté sa compagne d'alors. Elle déambulait rêveuse dans ses souvenirs lorsque la sonnerie la fit sursauter. La dernière gorgée de thé était froide, elle alla répondre au téléphone.
- Allo, ma chérie, il faut que tu viennes tout de suite. Je suis dans la Faille du Diable, je suis tombé dans le ravin du Loup, tu vois où c'est ?
- Oui, oui, bien sûr !
- J'ai très froid et je me suis fait mal. Ca fait deux heures que j'essaie de sortir de là, mais j'ai trop mal à ma cheville, je n'y arrive pas.
- J'arrive, mais j'appelle les secours avant !
- Non, ne fais pas ça ! Je ne veux pas qu'on sache !
- Mais enfin, ça serait plus...
- Non, je ne veux pas. Je sais ce qu'on dirait après, chez la Marie : "Ah, Côme, y's'croit le meilleur, toujours le plus fort... Ben, il est pourtant bien placé pour savoir que la montagne ça rigole pas !" Non, vraiment ma chérie, ne préviens personne, nous allons très bien nous en tirer tous les deux.
- Ok, ok, je prends une corde, ton anorak grand froid, et quoi d'autre ?
- Quelques pitons et un piolet, on ne sait jamais, ça peut servir. Allez, t'inquiète pas ! Bon, ben à tout de suite !
- A tout de suite !
Sans réfléchir, elle alla dans la remise chercher le matériel demandé, enfourna le tout, plus l'anorak dans un sac à dos, s'habilla vite et partit droit vers le ravin du Loup. Rapide et sûre, elle arriva à l'endroit de la chute, guidée dans les derniers deux cents mètres par les appels de Côme.
Lorsqu'il vit son visage encadré de bleu se
détacher au dessus de lui, il lança
- Alors, Femme, ça y est, tu es arrivée ?!
Sans un mots, elle accrocha le sac à la corde, la corde à un tronc d'arbre et fit doucement descendre le chargement.
- C'est bien, Femme, je savais que je pouvais compter sur toi !
Alors, elle tourna les talons et sans un regard
et aussi sûrement qu'elle était venue, elle s'en alla. Brusquement et sans préméditation, elle venait de décider que Côme n'aurait dorénavant plus jamais besoin de faire l'effort de se souvenir
du prénom de sa quatrième compagne.
(photo : Michel Batt)
Comme chaque matin au vif de l’aube, Augustin
était sorti dans le jardin. Les couleurs et leur luminosité annonçaient une belle journée et ce matin Augustin en était particulièrement enchanté. Il n’attendait pas après la météo pour prendre
un vrai plaisir aux travaux de jardinage ; non, mais aujourd’hui l’aube était si resplendissante qu’il sentait une énergie formidable courir dans ses veines. L’automne naissant, sous le
soleil aux rayons adoucis, il savait, Augustin que les fleurs s’épanouiraient là, juste pour lui. Elles se donneraient un mal fou pour lui plaire, pour l’enivrer dans leurs effluves vaporeuses,
pour le bercer dans les dernières gazes volatiles de la nuit. Elles cisèleraient leurs plus belles transparences, oseraient leurs dentelles d’eau les plus fragiles. Lui aussi, Augustin, se
donnera du mal pour elles, il leur parlera, il leur dira combien elles sont belles et combien il les chérit. Ça sera difficile pour lui, ce n’est pas avec les mots qu’il est le meilleur,
Augustin. Il est souvent maladroit et peut même si mal tourner un compliment qu’une gentillesse peut vite fait virer en catastrophe. Cependant aujourd’hui il est tellement heureux qu’il est prêt
à affronter tous les obstacles, y compris ses insuffisances qui lui gâchent souvent l’existence. Il planifia sa journée et avant d’aller s’occuper des tomates, se dirigea vers ses belles
gracieuses, pour profiter à la fraîche de leur haleine de rosée. Il n’avait pas mis ses gants pour être sûr d’avoir le geste délicat et outillé de sécateur, binette et râteau, il entreprit le
nettoyage des parterres, retirant les feuilles et les fleurs tuméfiées par les récentes intempéries et les passages voraces des limaces et autres bestioles baveuses. Agenouillé devant
elles, il retourna délicatement la terre, afin de leur redonner le pied léger. Les fleurs petites et grandes observaient sa satisfaction et le regardaient sourire. Les hortensias attendris
laissaient leurs lourdes têtes aller sur son épaule ; les roses sous la caresse de ses doigts experts, ouvraient délicatement leur corolle. Les pivoines royales, sûres d’elles et de leur
beauté, faisaient mine de ne rien voir, rien remarquer, mais se prêtaient néanmoins à la toilette. Augustin aimait leur beauté distante, il appréciait particulièrement celles-ci, les jaunes
pâles, plus aériennes avec leurs reflets blancs crémeux. Les rouges ébouriffées qui avaient l’air de s’être encanaillées, avaient un port de grande dame décoiffée et lui rappelait confusément
certains tendres désordres. Et puis il y avait aussi les grandes, d’une ocre presque brune, vieilles coquettes ayant passé trop de temps sous les UV. Le laisser-aller ne transparaissait que dans
leur tenue, rien dans leur attitude ne décelait le moindre attendrissement pour Augustin ; échevelées, mal mises elles gardaient une distance altière. C’est alors que d’un geste sûr et sans
préméditation, Augustin saisit le sécateur et les coupa. Il en fit un bouquet éclatant. Dans son excès d’admiration, toute cette beauté, ne pouvait qu’être partagée, offerte au plus vite à sa
bien-aimée. Jugeant la gerbe du meilleur effet, il alla la déposer sur la paillasse carrelée de la cuisine, prête à accueillir à leur réveil les yeux mauves de Lila. Puis il ressortit hâtivement,
la matinée était déjà bien avancée et il voulait vraiment mettre à profit sa magnifique journée. Il se dirigea vers le potager où les tâches maraîchères l’attendaient maintenant. Jusqu’au soir il
n’eut aucune trêve, le soleil à cette saison déclinait de bonne heure et la fraîcheur du crépuscule convainquit Augustin d’écouter son estomac. Il entra dans la cuisine, dans une semi
clarté, les pivoines assoiffées gisaient sur le vert du carrelage. Le regard mauve de Lila ? Depuis de nombreuses saisons il ne berçait plus ni ses automnes ni ses
printemps.
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