Alba
Je vais me poser là, dans ce petit coin, je pourrai voir sans être remarquée.
Alba est attablée au café- bar de l’Arrivée. Ce qu’elle veut Alba, c’est se faire discrète et un petit crème pour se remettre de sa journée d’humiliations. La tasse qui lui est destinée arrive
sur un plateau chargé de bières, entre autre. La serveuse pâle, sa journée lui semble sans fin, un sac, elle trébuche. Au milieu d’un fracas de verre brisé, les liquides se répandent, la serveuse
aussi. Alba regarde le désastre, la serveuse est pitoyable. Le groupe buveur de bière rit, se moque de la fille trempée. Aucun ne fait un geste pour l’aider, même le grossier qui a laisser
traîner son sac. Alba se recroqueville sur son siège. Non, j’peux pas, j’peux pas supporter ! Les rires, les cris, les blagues grossières la tassent sur sa chaise. Oh, oui ! Elle sait
ce que ressent la serveuse, elle en a même une conscience aigüe, si aigüe, que chaque intonation, chaque grossièreté lui entre comme une vrille dans la boîte crânienne, lui transperce le cœur
jusqu’à l’âme. Elle reste –là, regarde la scène sans un mouvement. Ses yeux pourtant si facilement inondables restent ouverts, ronds, secs. J’ai honte, j’ai honte, mais j’peux pas. J’peux pas
supporter et j’peux rien pour elle, j’ai trop mal à moi. Elle sent les larmes de la serveuse couler sur sa douleur, le long de son épuisement. J’peux pas, j’en peux plus. Dans l’indifférence
goguenarde, la fille ramasse les mille morceaux de son chagrin, éponge sa honte et la bière. Alba sort du café, dans la rue sa vue se brouille.
Maurice
J’en ai marre de cette fille. Vraiment trop maladroite, elle a encore cassé trois
tasses cet après-midi. Bruyant, un groupe de sportifs entre. Ça doit être des footeux, mais j’les connais pas ceux-là, c’est pas l’équipe de St Martin. La serveuse s’approche, toute jeune, timide
encore, elle prend la commande sur un calepin. Pourrait faire un effort de mémoire, cette fille quand même ! C’est pas la mer à boire de se souvenir que les footeux ça marche à la
bière ! La serveuse rougit aux blagues vulgaires. Elle s’approche de la jeune fille, là- bas dans le coin. Ah ! Enfin, elle a compris qu’elle pouvait prendre plusieurs commandes en même
temps. Avec un peu de chance, elle mettra toutes les boissons sur le même plateau ! Pas sûr qu’elle fasse carrière dans le métier, celle-là ! Maurice, lui, il est toujours au bar, il
sert les ballons de rouge, les panachés… Avec les habitués, il parle du temps, des résultats de foot, parfois il leur explique la vie, ce qu’il ferait s’il était à la place de Sarko et que ça se
passerait pas comme ça avec les jeunes, les chômeurs et les étrangers. Sur le plateau les bières, les cafés, les limonades se préparent. Elle ne sait pas porter un plateau chargé comme les vrais
serveurs, ça ne fait rien, elle le portera à deux mains, c’est mieux que de tout renverser. Elle prépare les additions pour les deux tables. Oui, elle est un peu lente, mais s’il arrêtait de la
surveiller avec cet air-là, elle se sentirait moins mal à l’aise. Oh là là ! Cette fille me tape sur les nerfs, elle set à deux à l’heure, c’est pas gagné pour les pourboires !
Oh, non, mais noooon ! Mais c’est vraiment une pauv’conne ! Elle a tout foutu par terre. Non, mais qui m’a refilé une andouille pareille ! J’y crois pas… ça, c’est pour elle,
je lui retiendrai les additions sur sa paye, non, mais vraiment… Bon, puis elle va se démerder avec tous ces bouts de verre, faut quand même pas charrier ! J’vais quand même pas lui filer un
coup de main. Là, j’en peux plus. Elle s’est fait mal, ben, j’m’en fous !
Un client
Ce soir, je suis venu là pour t’écrire, t’attendre, je ne sais… ce café de
l’Arrivée à la gare de St Martin, je m’y installe chaque soir depuis deux ans. Non, pas le samedi ni le dimanche, ces jours –là, tu ne prends pas le train. J’aime bien me mettre à cette table.
C’est là que nous nous étions installés un soir de printemps pluvieux, et que nous avions ri de nos mines détrempées. Je t’avais proposé un café, finalement nous avions bu un whisky bien plus
efficace pour les réchauffements. Peuff, ça fait un quart d’heure que j’attends mon whisky, cette fille n’est pas une flèche ! Deux ans que je t’attends, mes potes me disent que je suis
ridicule, ils n’ont sans doute pas tort. Oh là, j’ai rarement vu une nouille pareille. Elle est par terre, trempée de bière, de café ! J’crois bien qu’y avait même pas mon whisky, ben c’est
tant mieux ! Le train de 19 heures 16 est passé. Comme chaque soir depuis deux ans, tu n’en es pas descendu, bon, ben, je file, j’m’en fous moi, de cette fille !
Drôle de type
Moi, je suis un type plat et sans histoire, d’autres diraient rond et lisse. Dans
ce café, ça fait des lustres que j’y suis. Je ne demande rien, qu’un petit coup d’éponge de temps en temps, j’aime être net. Mon rôle, c’est le service. J’suis dévoué, toujours dispo. Cette
petite serveuse, moi, je l’aimais bien. Elle était vraiment charmante avec tout le monde, douce et trop timide sans doute. Le gros Maurice, le patron, il s’est conduit comme un porc avec elle.
Remarque celui-là, il a jamais fait dans la dentelle ! Le jour de la chute, elle avait tout noté, scrupuleusement préparé les commandes qu’elle avait disposées sur moi. Elle ne savait pas me
porter d’une seule main, c’est vrai, il faut de l’expérience. Ce soir –là, elle avait chuchoté en m’empoignant à deux mains qu’elle s’entraînerait chez elle avec des gobelets en plastiques. Tout
aurait dû bien se passer, seulement un des rustos du foot avait laisser son sac en travers du passage. La p’tite, elle pouvait pas le voir, elle s’est affalée et j’ai valdingué et les commandes
avec. Alors, là, j’en suis pas encore revenu ! Personne n’a levé le petit doigt. Les rustiques du foot se sont moqués d’elle, la jeune fille du fond est partie pleurer dans la rue, quant au
grand couillon qui vient tous les soirs attendre quelque amour fantasmé, il est parti sans demandé son reste. Et je ne parle pas du patron ! Furibard, il a attendu qu’elle ait tout ramassé,
tout nettoyé. Il l’a entraînée dans l’arrière cuisine, lui a passé un savon comme jamais, lui a envoyé quelques noms d’oiseau agrémentés d’ « incapable » et de « bonne à
rien », lui a fait son compte et l’a jetée dehors. J’étais bouleversé, mais qu’aurais-je pu faire ?